La déchirure

 

 La déchirure dans L'écrit de l'ombre la_dac10
Jan Esmann ©

 
 
Au commencement il y eut
la déchirure
La matrice avariée régurgitant ses chairs putréfiées
Un non-enfantement accouchant en silence d’une vague tristesse
un rien perdue
un peu inquiète
sans point d’ancrage
elle va

Je
infiniment lointaine et détachée, naïvement coupable de ne pas sentir le goût du sang dans ma gorge
laisse aller
Pauvre sotte en danger dans la tourmente méconnue d’un océan ombrageux

De ce temps qui fut
je ne sais rien
Ni le temps fantôme prenant ses aises, prêt à dévorer des plages de vie
ni l’inquiétude dans les yeux qui me regardent
Non
je n’ai rien retenu sinon la toute petite main dans la mienne qui m’aidait à marcher
L’irréalité sauvera toujours la conscience de la folie

Je signe aux abonnés absents
sans comprendre qu’un voile opaque s’immisce entre le monde et moi
Il me semble bien pourtant qu’il a perdu quelque peu de ses couleurs

Mais là
la frénésie des vies qui l’habitent
Elles bougent tournoient s’agitent
hurlent leur éclat de vivre
et percutent la ouate qui m’entoure
Bousculent
la lenteur de mon geste
pas mesuré
sourire figé
regard absent, tourné quelque part vers l’intérieur
J’en suis sûre maintenant
vos yeux me regardent de plus près

Alors alors
violemment secouée la conscience se réveille effarée, explore le ravage dans la fêlure de mon âme
se souvient de moi et moi
Moi
je vacille sous l’angoisse qui m’éclate le cœur
Le monde vit
sans moi
Le moi qui déborde
lacère le voile sentinelle
explose
l’esprit anesthésié
Et la planète en effervescence me frappe de sa clarté

Il y a moi
et partout
vos yeux qui pronostiquent
Je frime un absurde combat, prélude insensé d’une lutte immuable s’appliquant à suffoquer le reste de ma vie

Je ne peux que maudire la trahison de mon corps qui joue les naufragés
paumé
dans les spasmes nauséeux de ses entrailles torturées
douloureux
meurtri
Comment ne pas condamner l’inconséquence de ma dérive en temps perdu
saboté
qui anéantit l’espoir de ma révolte

Puisqu’il est venu le temps de la révolte
Négligeable face au désarroi de l’esprit confus, ma pâle rébellion se débat dans des lambeaux de lucidité
Des lambeaux des lambeaux des lambeaux de
moi
qui maudis vitupère
Vaine et stupide colère que se battre contre un ennemi invisible
pour l’amour d’un enfant épargné

Il y eut l’abandon
La tentation
l’offrande de mes veines à votre poison qui les brûle
Vos molécules
ironique déraison, je sombre dans les limbes d’un monde différemment truqué qui m’emprisonne à jamais dans l’ambiguïté de sa geôle

Le temps s’épaissit et ralentit
porte le corps sacrifié au seuil de la déchéance
Dans les longs couloirs de tous ces jours sans nuits je lévite soulagée
dupée
au-dessus de l’abîme noir
Oh, si noir
Sourde aux ricanements dans le vide
je sais les yeux rouges des démons familiers qui rôdent dans mon obscurité
Prisonnière volontairement crédule
reconnaissante
j’abdique de ma chair pour des lambeaux de
paix
Tout m’indiffère et mutile des bribes de
moi
Qu’on me laisse aller
Je prends toutes les pilules au corps
les gouttes aux veines
le discours distant de vos voix dans ma nuit

Car il est venu le temps de l’indifférence
Prenez
déguisez ma tristesse, mon angoisse
je ne veux que reposer au creux du silence rédempteur
Libérée de la responsabilité de vivre
c’est moi
qui laisse sombrer des pages de vie
Insensible passive
prise au filet du temps fantôme, je savoure l’hypnotique descente vers un néant sans émotions

Je
en haillons d’égocentrique imbécillité
subis la rémission insidieuse, à geindre ma honte
ma couardise
la léthargie
qui dévoile mes bras couleurs fanées de souffrances au regard ferme et réprobateur de la chair de ma chair
Permettez que j’en meure dans d’atroces douleurs

Que vienne l’heure du départ
Je
pars
Par-delà vos mots qui ne me touchent pas
je devine dans le flou de ma pensée la question de vos yeux qui n’osent plus me regarder
A quoi bon questionner l’indicible

Je
poème
Je délire
L’esprit en apesanteur, le corps en danger
qu’auriez-vous fait ?

Je
égoïstement mienne
garde pour moi le mal que vous ne sauriez concevoir
Je ne vous parlerai pas
Tant que mon encre souillera une feuille anonyme je saurai bien arrimer l’ancre qui me sauve
le sourire d’un enfant

Que la griffe de ma plume sur le papier apaise ce que le verbe n’ose dire
Laissez-donc que je prenne le temps de mon non-vivre
le temps de mon rythme décalé
le rythme de mon sang
Mon sang
qui charrie vos poisons habiles
Ils infectent en secret mon foie et mes reins et mon cerveau pour des lambeaux de
lucidité
Mon cerveau, récepteurs cassés
déréglés
et quelque part dans ses méandres subtils
un hippocampe recroquevillé sur les mémoires bridées

Quelque part
Il y a moi
un semblant de vie
une vie de faux-semblants à mendier quelques bouées de survie empoisonnées
Un semblant de vie
Un moment de quiétude de douceur pour le rire d’un enfant

Je délire
qu’auriez-vous fait ?

J’ai cru en la résilience
ri au nez du désespoir
piétiné la fatigue assassine
Puis j’ai fait comme tout le monde
Je suis tombée dans le noir
oh, si noir

J’ai peur du noir, si vous saviez
Il touche mon esprit, emplit mes yeux et ma bouche d’images mouvantes et moribondes
de voix grinçantes qui vrillent ma tête
Sors de ma tête
Sors sors
Tu dévastes ma vie

Oh, les larmes sont venues
Des rivières des colliers des mers de pleurs convulsifs
irrépressibles
Seule dans la pénombre j’ai sangloté ma peur
et c’est pas vrai
ça ne m’a pas aidée
Le noir m’a dévorée pour toujours et j’ai laissé que la terreur s’empare du regard de mon enfant
Permettez donc
que j’en meure
à chaque heure
dans d’atroces douleurs

Je suis née de ces ténèbres
J’ai laissé qu’elles m’emportent et me suis réveillée sur une autre rive
Je suis née de cette vomissure de souffrances intimes, dans l’urgence
l’humiliation
la terreur
et encore la demande de vos voix, l’incompréhension de vos yeux
Je ne parlerai pas de la tourmente inconcevable
je ne dirai pas la peur du temps qui mâche mon lobe temporal
l’urgence de voir s’épanouir le bonheur de mon enfant

Je tremble je suffoque
Cessez de crier
de m’étourdir
Je ramasse mes piètres loques de souvenirs défendus et je vais mon chemin chaotique

D’où viennent ces mains, hier encore j’étais aveugle
Je ne veux rien
Que dire d’une conscience qui s’éteint l’espace d’un mot, de ce moment d’incohérence infinie
Loin de votre sapience votre bienveillante ignorance
je tituberai toujours au bord du gouffre
jamais il ne s’éloigne et jamais je ne repose
l’ombre m’attend en périphérie

Pour un peu de lumière
pour la tendresse des bras de mon enfant autour de mon cou
l’odeur de ses cheveux
donnez vos pilules qui vendent l’espoir mais ne tuent pas le noir

Vous dites
patience
Je dis
que le papier s’abreuve de mon impatience
qu’il absorbe ma peau
le parler brusque de mes gestes
la déroute de ma pensée
que je ne parlerai pas
Je me répète, et alors
Je viens du noir, figurez-vous
Je clame la légitimité de mes peurs obsessionnelles et de l’anarchie en mon esprit confus

Vous dites
je sais
Mais moi
j’ai peur de me défaire
de me reconstruire
ne pas me reconnaître ne pas me vouloir
Qui voudrait une autre que soi

J’écris
quoi
peu importe
J’ai la fièvre au front
le pouls qui s’emporte
ma routine ne se reconnaît pas
Je dors pour oublier
j’écris pour me souvenir
Le noir mange, le saviez-vous ?
des pages et des pages de vie perdues
quelque part
entre parenthèses dans la corne d’Ammon

Mon amour ne m’écoute pas
Parle
parle-moi pour dissiper les ombres
Prends mes mains pour qu’elles ne tremblent pas
Parle-moi que je puisse guérir de celle qui fut et ne reviendra pas
Et quand sera revenu le temps
le temps du noir
ne laisse pas qu’ils m’emmènent
Je ne veux que le repos pour mon corps épuisé, mon âme ébranlée
Il ne faut pas que tu sois là
Il ne reste rien de la femme que j’ai été
il n’y a que le spectre chétif et coupable d’une mère qui fait semblant…
pour mieux chérir son enfant

 
 

¤¤¤

 
 
* l’ennemi invisible, expression empruntée dans « Les nuits de l’âme », de David Gourion et Henri Lôo… je ne crois pas que ça les gênerait

Publié dans : L'écrit de l'ombre |le 14 décembre, 2012 |Pas de Commentaires »

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